Être Français en Amérique : Les petites surprises dont aucun guide ne vous parle
Déménager de France aux États-Unis ne provoque généralement pas le choc culturel spectaculaire décrit dans les récits d'expatriés. Les deux pays se connaissent trop bien pour cela. La France et l'Amérique ont passé près de 250 ans à être alliées, admiratrices, concurrentes et parfois sources d'irritation, s'inspirant mutuellement tout en restant persuadées que certaines choses sont tout simplement mieux faites chez elles.
Les vraies surprises arrivent autrement. Au supermarché. Pendant un dîner. Au bureau. Sur une route traversant une ville dont vous n'aviez jamais entendu parler. Ou la première fois qu'un Américain vous demande , avec un grand enthousiasme : « Comment allez-vous ? »

Pour un Français, une question appelle généralement une réponse. Aux États-Unis, en revanche, dans la vie courante, « Comment allez-vous ? » sonne moins comme une demande d'information que comme une simple formule de politesse. « Bien, merci. Et vous ? » conclut parfaitement l'échange. Un Français fraîchement arrivé qui répond par un récit détaillé de sa matinée pourrait bien finir par remarquer que le caissier n'était pas tout à fait préparé à la suite.
C'est l'une des premières leçons que l'on tire de la vie entre deux cultures : des mots identiques peuvent avoir des fonctions sociales différentes. La chaleur américaine peut être immédiate, enthousiaste et verbale ; la cordialité française, quant à elle, met plus de temps à s'établir et s'exprime selon un autre code social. Aucune n'est nécessairement plus sincère. La dynamique a simplement changé. Le temps a aussi sa propre nuance. Les invitations à dîner peuvent arriver étonnamment tôt. La ponctualité professionnelle est une affaire sérieuse. Les agendas peuvent se remplir des semaines à l'avance, et la spontanéité semble parfois exiger une réservation.
Le service au restaurant est généralement plus visiblement attentif : les serveurs viennent régulièrement vérifier que tout va bien à table et présentent l’addition d’une manière qui peut paraître précipitée à qui est habitué à prendre son temps pour savourer un repas français. Et puis vient le calcul auquel tout Français nouvellement arrivé est confronté : le pourboire.
Aux États-Unis, le pourboire est bien plus qu'un simple geste s'ajoutant au prix du repas. Dans une grande partie du secteur de l'hôtellerie-restauration, il est intrinsèquement lié à la structure économique du travail de service. Ce qui peut apparaître de prime abord à un visiteur européen comme une coutume sociale facultative revêt donc une importance qu'il est facile de sous-estimer.

Il y a ensuite le supermarché américain, à la fois fascinant et déroutant. Un rayon entier peut être consacré aux céréales du petit-déjeuner, mais le yaourt, la farine, le beurre ou le morceau de viande précis nécessaires à une recette française courante peuvent s'avérer étrangement difficiles à trouver.
Le pain devient une mission de reconnaissance. Le fromage, un voyage à travers le monde. L'achat de vin varie selon les réglementations nationales, voire locales. Les portions semblent parfois conçues pour une réunion de famille plutôt que pour un dîner en tête-à-tête. Mais c'est aussi là que l'expatriation prend tout son sens.
Finalement, la substitution cède la place à la découverte. Le consommateur français, cherchant en vain une réplique exacte d'un produit de chez lui, commence à remarquer ce que l'Amérique fait extraordinairement bien : les marchés de producteurs, les produits régionaux, les boulangeries artisanales de plus en plus réputées, les fromages fermiers américains, les cultures culinaires des immigrants et des traditions gastronomiques qui n'ont presque rien en commun entre elles.
L'expression « cuisine américaine » semble de plus en plus dénuée de sens. La Louisiane, la Nouvelle-Angleterre, le Nouveau-Mexique, les Lowcountry, le Texas, la Californie et le Haut-Midwest ne proposent pas la même cuisine américaine. Et leur apparence n'en est pas moins différente.
C’est là un des plaisirs de vivre ici depuis un certain temps : plus on regarde de près, plus le pays se régionalise, et non l’inverse.
L'Amérique que l'on découvre à Washington n'est pas celle de La Nouvelle-Orléans. Newport n'est pas Las Vegas. Charleston n'est pas Los Angeles. Un village de Nouvelle-Angleterre en octobre semble appartenir à un tout autre univers visuel.
Même les rituels les plus familiers – conversations, vêtements, nourriture et hospitalité – se transforment subtilement lorsqu'on traverse le pays. Pour quelqu'un venant de France, où l'identité régionale reste profondément liée à la cuisine, aux paysages et aux traditions, il s'agit peut-être là d'un des aspects les plus étonnamment familiers de la vie américaine.
On commence à comprendre qu'il n'existe pas une seule expérience américaine à décrypter. Et puis, surprise : la France est déjà là.

La vie francophone aux États-Unis est bien plus ancienne et riche que la communauté expatriée actuelle. Journaux, communautés, écoles, églises, restaurants et institutions culturelles francophones existent dans tout le pays depuis des générations.
La Bibliothèque du Congrès conserve une vaste collection de périodiques franco-américains documentant les communautés de Louisiane, de New York, de Nouvelle-Angleterre et d'ailleurs. Des périodiques en langue française étaient imprimés en Amérique dès 1780, date à laquelle la Gazette française fut produite à bord de la flotte française à Newport pour les troupes commandées par le comte de Rochambeau.
Ce journal a eu une existence éphémère, mais son existence témoigne admirablement que les médias francophones en Amérique ont vu le jour presque en même temps que le pays lui-même. La Louisiane, quant à elle, raconte une histoire encore plus vaste.
Lorsque le territoire entra dans l'Union suite à l'achat de la Louisiane, il apporta à la jeune république une importante population francophone. Le français demeura profondément ancré dans la vie politique, journalistique et culturelle de la Louisiane pendant des générations. Des journaux paraissaient en français ou en version bilingue dans tout l'État, tandis que des organisations littéraires œuvraient activement à la préservation de la langue et de la littérature françaises.
Aux États-Unis, le français n'a jamais été seulement la langue des diplomates ou des nouveaux immigrants. En Louisiane, il s'est intégré à une culture régionale américaine, avec sa propre littérature, son journalisme, sa musique et son identité.
Cette culture n'est pas uniquement historique. Les influences françaises et créoles perdurent à travers la musique cajun, le zydeco, les traditions orales, les familles, les organisations culturelles et les artistes contemporains. L'Amérique n'a pas simplement reçu la culture française ; dans des régions comme la Louisiane, elle l'a transformée en une culture profondément américaine.
Newport offre une autre perspective franco-américaine. Bien avant que ses demeures ne soient associées à l'architecture extravagante de l'Âge d'or, cette ville du Rhode Island occupait déjà une place importante dans l'alliance franco-américaine. Rochambeau et des milliers de soldats français y arrivèrent en 1780. L'année suivante, l'armée française marcha de Newport pour rejoindre les forces de George Washington lors de la campagne qui culmina à Yorktown.
Une carte militaire française d'époque, parvenue jusqu'à nous, recense les campements, les fortifications et la flotte française autour du port de Newport. Cette élégante station balnéaire, aujourd'hui associée à ses demeures, ses jardins et la voile, cache donc une autre histoire : des soldats français ont jadis occupé ces lieux, contribuant à façonner l'issue de la guerre d'Indépendance américaine. Cette histoire influence profondément le vécu des Français en Amérique.
Soudain, le lien entre les pays ne se limite plus aux ambassades, aux commémorations ou aux personnalités célèbres. Il se manifeste dans des lieux inattendus : la musique de la Louisiane, un port de la Nouvelle-Angleterre, un vieux journal, l’architecture, la gastronomie, la langue ; et parfois même dans une boulangerie de quartier.
Bien sûr, il y a du plaisir à trouver une excellente baguette, un fromage familier ou une table où la conversation peut se poursuivre en français.
Mais l'expatriation s'enrichit lorsque ces conforts servent de ponts plutôt que de refuges. L'étape la plus gratifiante arrive lorsque la comparaison cède peu à peu la place à la curiosité. On cesse de se demander pourquoi les Américains mangent si tôt et l'on commence à s'interroger sur les raisons du développement différent de la vie sociale américaine. On cesse d'interpréter la convivialité uniquement selon les codes français et l'on apprend à reconnaître un autre langage de l'hospitalité. On découvre que la commodité, la mobilité et la capacité de se réinventer ne sont pas de simples habitudes américaines, mais des indices de l'histoire du pays.
Et l'on commence à comprendre pourquoi un Américain peut se sentir profondément attaché non seulement à la nation, mais aussi à la Louisiane, à la Nouvelle-Angleterre, au Texas, aux Appalaches, à la Californie ou à sa ville natale dont les coutumes passent presque inaperçues aux yeux des étrangers.
Vivre à l'étranger ne signifie pas choisir quel pays a les meilleures habitudes. Il se passe quelque chose de plus intéressant : on acquiert de nouveaux réflexes sans pour autant renoncer complètement aux premiers. Après plusieurs années en Amérique, la France semble différente au retour. L'Amérique semble différente car on a appris à voir au-delà des apparences. Et l'Atlantique, étrangement, paraît à la fois plus vaste et plus étroit qu'avant. C'est peut-être là le véritable plaisir d'être Français en Amérique : on ne découvre pas simplement un autre pays, on redécouvre le sien.
Sources :
Bibliothèque du Congrès — Périodiques franco-américains à la Bibliothèque du Congrès
Bibliothèque du Congrès — Périodiques franco-américains classés par État américain, y compris la Louisiane et Newport
Bibliothèque du Congrès, Centre américain du folklore — Musique(s) : Une anthologie contemporaine de la musique louisiannaise en français et en créole
Bibliothèque du Congrès, Centre américain du folklore — Collections de folklore et de musique de la Louisiane
Bibliothèque du Congrès — Carte militaire française de Newport et du campement de Rochambeau, 1780-1781
Département du Travail des États-Unis — Règles fédérales concernant les employés rémunérés au pourboire
Bibliothèque du Congrès — Carte militaire française de Newport et du campement de Rochambeau, 1780-1781
Département du Travail des États-Unis — Règles fédérales concernant les employés rémunérés au pourboire







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