Une Histoire que Nous Pensions Connaître… Jusqu’à Maintenant
- Isabelle Karamooz

- il y a 3 jours
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L’attente entourant West Side Story semble rarement ordinaire, et cette production porte une intensité particulière. Lorsque le Washington National Opera a inauguré sa nouvelle mise en scène le vendredi 8 mai au Lyric Baltimore, la soirée s’est révélée bien plus qu’un simple spectacle : une véritable déclaration artistique, à la croisée du théâtre musical et de l’opéra, entre récit intemporel et résonance contemporaine.
La soirée d’ouverture a débuté à 18h30 avec une conférence et une présentation, avant la représentation intégrale à 19h30 au Lyric Baltimore. La production s’y poursuiva les 9 et 10 mai avant de rejoindre le Music Center at Strathmore les 14 et 15 mai, où elle sera présentée dans un format semi-scénique. Sous la direction de Francesca Zambello, cette mise en scène saluée par la critique a voyagé à travers de grandes maisons d’opéra, emportant avec elle à la fois le spectaculaire et un regard social plus aiguisé.

Au cœur de cette production se trouve Shereen Pimentel, dont le retour dans le rôle de Maria marque une évolution profondément personnelle. Après avoir interprété Maria dans une version condensée en un acte, puis dans une production plus complète à Houston, l’artiste aborde aujourd’hui le personnage avec un regard renouvelé.
« La première production que j’ai faite était beaucoup plus sombre », confie-t-elle. « Mais aujourd’hui, en interprétant Maria pour la troisième fois, ce qui est passionnant, c’est d’explorer la joie et la légèreté qui accompagnent ce rôle. Elle a 16 ans… pouvoir vraiment plonger dans cette jeunesse et cet amour a été incroyablement enrichissant. »
C’est précisément cet équilibre — entre innocence et lucidité, lyrisme et réalisme — qui définit Maria et explique la pertinence durable de l’œuvre. Créé par le quatuor légendaire composé de Leonard Bernstein, Stephen Sondheim, Arthur Laurents et Jerome Robbins, West Side Story demeure une réinterprétation moderne de Romeo and Juliet, portée par les thèmes de l’identité, de la migration et du sentiment d’appartenance.

Pour Shereen Pimentel, Maria représente bien plus qu’un symbole d’innocence. « Je pense qu’elle incarne l’espoir », explique-t-elle. « On lui dit qui elle doit aimer, avec qui elle doit être, et pourtant elle choisit de dépasser tout cela. Elle voit quelqu’un pour ce qu’il est réellement, pour son cœur. Et je pense que c’est extrêmement important aujourd’hui, alors que tant de personnes sont encore jugées selon leurs origines, leur race ou leur identité. »
Dans cette mise en scène, cette dimension contemporaine est renforcée par un langage visuel moderne. Les références nostalgiques des années 1950 disparaissent. Maria apparaît d’abord en jean et t-shirt, un choix volontaire destiné à réduire la distance entre le public et l’histoire. « Il est très facile de considérer cette œuvre comme une pièce d’époque », note Shereen. « Mais ce n’est pas le cas. Cette histoire existe encore aujourd’hui. La violence, les discriminations… malheureusement, elles restent très actuelles.
Moderniser les costumes nous aide à comprendre que tout cela n’appartient pas au passé. »
Et pourtant, certains symboles demeurent. La robe blanche de Maria reste présente, emblème intemporel de pureté, avant d’évoluer vers un jaune éclatant au deuxième acte. « Ce jaune devient plus vivant », explique-t-elle. « C’est le moment où elle est pleinement amoureuse, pleinement engagée dans ce qu’elle croit… imaginant un monde où chacun pourrait coexister. »
Cette tension constante entre beauté et brutalité est également inscrite dans la partition, ici portée par la direction musicale de Marin Alsop, protégée de Bernstein. Pour Shereen, la structure musicale devient une véritable architecture émotionnelle. « Lorsque Maria vit des moments heureux, la musique l’élève, il y a énormément de lyrisme », explique-t-elle. « Mais lorsque la tragédie survient, le chant s’interrompt. Elle revient à la parole. Ce basculement change tout. »
Son interprétation refuse l’idée d’une Maria naïve. Au contraire, Shereen Pimentel propose une lecture plus nuancée — et peut-être plus audacieuse. « Je la vois comme discrètement radicale », dit-elle. « Elle ne remet jamais en question ce qu’elle ressent. Elle sait. Même lorsque les autres essaient de définir ce qui est bien ou mal pour elle, elle reste profondément fidèle à ses convictions. Elle n’est pas naïve, elle est certaine. »
Cette conviction dépasse la scène elle-même. Dans un moment marqué par des transitions institutionnelles et des tensions culturelles plus larges, cette production prend une résonance supplémentaire. Le choix de présenter l’œuvre au Lyric Baltimore puis à Strathmore reflète non seulement une adaptation logistique, mais aussi une véritable prise de position artistique.
« Nos décisions comptent », souligne Pimentel. « Ce que nous défendons est extrêmement important. Pouvoir interpréter cette œuvre et sentir qu’elle est soutenue, que des personnes choisissent de venir, d’y réfléchir, surtout dans des périodes difficiles, cela signifie énormément. »
Alors que le Washington National Opera célèbre son 70e anniversaire, cette production apparaît à la fois comme un aboutissement et une continuité : une réaffirmation de l’ambition artistique et de la pertinence culturelle de l’institution.

Pour le public, l’invitation est claire, et presque urgente. « J’espère que les spectateurs repartiront en réfléchissant profondément aux thèmes de l’œuvre », conclut Shereen Pimentel. « Aux choix qui sont faits, et à la manière dont d’autres décisions auraient pu tout changer. Et j’espère qu’ils garderont avec eux cette idée que nous pouvons choisir quelque chose de meilleur. »
Lors de cette soirée d’ouverture, cette idée ne sera pas abstraite. Elle sera chantée, incarnée et, peut-être plus important encore, ressentie.
Crédit photo d’en-tête : Avec l’aimable autorisation d’Elman Studios







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