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Quand les robots deviennent des collègues de travail

25 sept.
5 min de lecture

Pendant l’essentiel de la révolution numérique, l’intelligence artificielle est restée largement confinée derrière un écran. Les algorithmes recommandaient ce que nous regardions, détectaient les fraudes, traduisaient les langues, analysaient les données et, de plus en plus, généraient des textes et des images. La machine pouvait être extraordinairement performante, mais elle demeurait en grande partie invisible. Le prochain chapitre pourrait bien avoir des jambes.


Le 15 septembre 2026, Agility Robotics, entreprise basée dans l’Oregon, a présenté Digit 5, la nouvelle génération de son robot humanoïde conçu pour le travail industriel. Cette annonce est importante, non pas simplement parce qu’un nouveau robot humanoïde est capable de marcher, de soulever ou de transporter des objets. Digit incarne une ambition technologique plus vaste : donner à l’intelligence artificielle une présence physique au sein d’environnements de travail conçus pour les êtres humains.


Les usines et les entrepôts utilisent des robots depuis des décennies. Les robots industriels traditionnels peuvent accomplir des tâches répétitives avec une rapidité et une précision remarquables, mais beaucoup fonctionnent dans des environnements contrôlés, souvent séparés des personnes par des barrières physiques. L’approche humanoïde est différente. Au lieu de reconstruire le lieu de travail autour de la machine, les entreprises cherchent à créer des machines capables d’évoluer dans des environnements déjà conçus autour de nous.


Image éditoriale générée par intelligence artificielle ; elle ne représente pas nécessairement des lieux réels, des personnes réelles ou un cadre précis.
Image éditoriale générée par intelligence artificielle ; elle ne représente pas nécessairement des lieux réels, des personnes réelles ou un cadre précis.

Les portes, étagères, allées, escaliers, conteneurs et postes de travail correspondent tous aux dimensions humaines. Une machine dont la forme est proche de celle d’un être humain peut, en théorie, fonctionner au sein de ces infrastructures existantes sans nécessiter la transformation complète d’un site. C’est en partie sur cette logique économique que repose Digit.


Agility indique que Digit 5 s’appuie sur plus de 65 000 heures de fonctionnement et de déploiements commerciaux et qu’il a été conçu pour travailler plus près des personnes, sans les barrières physiques de sécurité associées à une grande partie de l’automatisation industrielle conventionnelle. L’entreprise affirme avoir reçu plus de 300 millions de dollars de commandes pluriannuelles, auprès de clients issus des secteurs de la production, de l’entreposage et de la logistique. L’idée ne se limite donc plus au laboratoire.


En 2024, l’entreprise de logistique GXO a conclu un accord pluriannuel avec Agility à la suite d’un programme de validation de concept mené en 2023. Des robots Digit ont été intégrés aux opérations courantes d’un site GXO situé près d’Atlanta et travaillant pour SPANX, où ils transportaient des bacs dans le cadre d’un processus associant plusieurs systèmes automatisés. GXO et Agility ont présenté ce projet comme le premier déploiement commercial officiel de robots humanoïdes et le premier accord de type Humanoid Robots-as-a-Service, ou robots humanoïdes proposés sous forme de service. Cette dernière expression pourrait, à terme, se révéler aussi importante que le robot lui-même.


Le modèle Robots-as-a-Service modifie l’économie de l’automatisation. Au lieu de considérer un robot sophistiqué uniquement comme un investissement important en capital, les entreprises peuvent potentiellement accéder à des capacités robotiques sous la forme d’un service continu. Cette évolution rappelle celle qui s’est déjà produite dans le domaine des logiciels, lorsque les entreprises sont passées de l’achat de programmes à des abonnements à des services accessibles dans le cloud.


Si ce modèle se développe, l’économie de l’IA physique pourrait englober bien davantage que les seuls fabricants de robots. Elle pourrait inclure des plateformes logicielles de gestion de flottes, des capteurs, des semi-conducteurs, des services de maintenance, de cybersécurité, d’assurance, de formation et d’intégration de systèmes, ainsi que, peut-être, des catégories entièrement nouvelles d’entreprises organisées autour du travail robotisé.


En d’autres termes, le robot humanoïde pourrait n’être que la partie la plus visible d’un écosystème commercial beaucoup plus vaste.


L’intérêt pour les employeurs est facile à comprendre. De nombreux environnements industriels comportent des emplois répétitifs, physiquement exigeants ou difficiles à pourvoir de manière régulière. Un robot n’a pas besoin de reproduire toutes les capacités d’un être humain pour devenir économiquement utile. Il doit accomplir certaines tâches de manière suffisamment fiable et sûre, à un coût permettant de justifier son déploiement.


Cette distinction est importante, car l’imaginaire collectif tend à présenter la robotique humanoïde en termes spectaculaires : les robots vont-ils remplacer les êtres humains ? La réalité économique sera probablement beaucoup plus complexe.


Certaines tâches pourront être automatisées. Certains emplois pourront évoluer plutôt que disparaître. De nouvelles professions pourront apparaître autour de la programmation, de la supervision, de la maintenance et de la coordination des machines. Les entreprises pourront réorganiser leurs méthodes de travail afin que les humains et les robots accomplissent différentes parties d’un même processus. Les gains de productivité pourraient générer de nouveaux investissements et de nouvelles activités économiques, tandis que certains travailleurs ou certaines professions pourraient simultanément subir des perturbations.


Image éditoriale générée par intelligence artificielle ; elle ne représente pas nécessairement des lieux réels, des personnes réelles ou un cadre précis.
Image éditoriale générée par intelligence artificielle ; elle ne représente pas nécessairement des lieux réels, des personnes réelles ou un cadre précis.

La technologie a déjà produit différentes versions de cette tension. La mécanisation a transformé l’agriculture. Les machines industrielles ont transformé la production. Les ordinateurs ont changé les bureaux. Internet a fait disparaître certaines entreprises tout en créant des secteurs qui existaient à peine une génération auparavant. L’IA physique introduit une nouvelle variable : l’intelligence logicielle peut désormais interagir directement avec le monde matériel.


Le défi ne consiste pas simplement à faire marcher un robot. Un humanoïde commercialement utile doit percevoir son environnement, comprendre les tâches qui lui sont confiées, manipuler des objets, réagir à des situations inattendues et fonctionner en toute sécurité à proximité des personnes. Il doit également être suffisamment fiable pour qu’une entreprise puisse organiser de véritables opérations autour de lui. Une démonstration spectaculaire est une chose. Des milliers d’heures de travail sans incident en sont une autre.


La sécurité pourrait donc devenir l’un des principaux avantages concurrentiels du secteur. Le développement de Digit 5 met l’accent sur ce qu’Agility appelle un fonctionnement « cooperatively safe », une approche visant à permettre aux robots de travailler à proximité des personnes plutôt que d’être confinés dans des zones robotisées séparées. La capacité des humanoïdes à atteindre durablement les niveaux de sécurité, de fiabilité et de rentabilité nécessaires à un déploiement à grande échelle contribuera à déterminer la vitesse à laquelle ce marché se développera.


Une question plus large se pose également sur la valeur du travail humain. Si les machines deviennent progressivement capables d’accomplir des tâches physiques aussi bien que certaines tâches cognitives, quelles qualités humaines prendront davantage de valeur ?


Peut-être que la réponse ne résidera pas dans notre capacité à rivaliser avec les machines dans l’accomplissement de tâches répétitives. L’avantage humain pourrait de plus en plus se trouver dans le jugement, la créativité, les relations humaines, l’adaptabilité, le leadership, le savoir-faire, ainsi que dans certaines formes de dextérité ou de perception qui restent difficiles à automatiser de manière économiquement viable.


La révolution robotique ne serait alors pas seulement l’histoire de machines devenant davantage semblables aux êtres humains. Elle serait aussi celle d’entreprises contraintes de définir avec plus de précision ce que les êtres humains savent faire de manière véritablement unique.


Pour l’instant, Digit 5 ne doit pas être interprété comme la preuve que les robots humanoïdes sont sur le point d’apparaître dans tous les bureaux, hôtels ou foyers. Leur déploiement industriel demeure un marché émergent, et les démonstrations technologiques ne doivent pas être confondues avec une viabilité commerciale universelle.


Mais quelque chose d’important a changé. La robotique humanoïde commence à quitter l’univers des prototypes pour entrer dans celui des contrats, des clients, des sites industriels et des processus de travail. L’intelligence artificielle commence à acquérir un corps.


La prochaine grande entreprise technologique pourrait donc vendre bien davantage que des logiciels. La prochaine révolution de la productivité pourrait voir des machines parcourir les lieux de travail à nos côtés.


Et la question déterminante ne sera peut-être pas de savoir si les robots peuvent devenir davantage semblables aux humains, mais comment les humains choisiront de travailler avec eux.



Sources:


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