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Le château français caché à Newport : quand l'âge d'or américain est tombé amoureux de la France

5 sept.
6 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours


Newport n'a jamais été une ville qui s'excuse de sa grandeur. Le long de Bellevue Avenue, les « maisons d'été » de l'âge d'or américain s'élèvent comme des déclarations architecturales de familles dont la fortune était récente, mais dont les ambitions étaient tout sauf modestes. Marbre, calcaire, salles de bal, tableaux importés et pedigrees européens furent réunis sur la côte du Rhode Island avec une assurance étonnante. Pourtant, parmi les célèbres demeures de Newport, The Elms raconte une histoire particulièrement révélatrice. Ce n'est pas simplement une belle maison influencée par la France. C'est le portrait de ce qui s'est produit lorsque l'élite industrielle américaine a regardé outre-Atlantique et a décidé que l'élégance aristocratique française pouvait être réinventée comme un idéal américain.


Achevée en 1901 comme résidence d'été du magnat du charbon Edward Julius Berwind et de son épouse Herminie, The Elms fut conçue par l'architecte philadelphien Horace Trumbauer , l'un des plus grands architectes de l'âge d'or américain. Elle s'inspira du château d'Asnières, datant du XVIIIe siècle et situé près de Paris. Ce choix était délibéré. La Société de préservation du comté de Newport souligne que l'art, l'architecture et le design français ont profondément influencé l'élite de Newport, qui s'inspirait de l'aristocratie française pour concevoir un art de vivre raffiné. The Elms s'inscrivait dans un contexte plus large d'influence francophile : Marble House puisait son inspiration dans le Petit Trianon de Versailles, tandis que certains éléments de Rosecliff évoquaient le Grand Trianon.


Image générée par IA qui ne représente pas l'intégralité du lieu réel.
Image générée par IA qui ne représente pas l'intégralité du lieu réel.

À The Elms, cependant, l'influence française ne se limitait pas à la façade. L'aménagement intérieur et le mobilier furent confiés à Allard et Fils de Paris, et les Berwind ornèrent la demeure de céramiques Renaissance, de peintures françaises et vénitiennes du XVIIIe siècle, de jades orientaux, de statues et de tapisseries. À l'extérieur, le domaine poursuivait cette mise en scène. De somptueux jardins néoclassiques, aménagés entre 1907 et 1914, intégraient terrasses, sculptures de marbre et de bronze, fontaines, pavillons, arbres d'ornement et un jardin en contrebas. C'était un Newport revisité à la sauce parisienne, mais à une échelle rendue possible uniquement par la prospérité de l'Amérique industrielle.


On serait tenté de réduire tout cela à une simple imitation : des Américains nouvellement enrichis empruntant le vocabulaire architectural d'une Europe ancienne en quête d'une légitimité immédiate. Mais The Elms devient bien plus intéressant lorsqu'on l'envisage dans une perspective plus complexe. Les grandes demeures de Newport n'étaient pas des répliques de la vie aristocratique européenne, mais des réinterprétations américaines. Derrière l'apparence française du XVIIIe siècle de The Elms se cachait une technologie domestique parmi les plus sophistiquées du début du XXe siècle. La Société de préservation souligne précisément cette juxtaposition : le manoir était inspiré d'un château français tout en intégrant les dernières avancées technologiques de l'âge d'or américain.


Cette contradiction est ce qui fait le charme de la maison. Une apparence d'Ancien Monde, une mécanique moderne. Une esthétique aristocratique, la richesse industrielle. La fortune qui a financé ce rêve français provenait du charbon , combustible qui a alimenté l'extraordinaire expansion industrielle américaine. La fortune de Berwind n'appartenait pas au monde européen hérité que son manoir évoquait, mais à l'économie américaine moderne qui transformait rapidement les villes, les transports, la production et la vie quotidienne. La demeure The Elms regarde donc à la fois vers le passé et vers l'avenir.


Et puis il y avait l'architecture invisible du service. Une demeure de cette envergure ne fonctionnait pas uniquement grâce au marbre et aux lustres. Derrière ses pièces de réception impeccables se cachait le travail nécessaire pour maintenir l' élégance naturelle propre aux Berwind. Les espaces de service subsistants et la visite guidée « La vie des domestiques », proposée depuis de nombreuses années, permettent aux visiteurs de découvrir le manoir sous un autre angle : non seulement à travers le regard de ses propriétaires, mais aussi à travers celui de ceux dont le travail rendait possibles ses rituels élaborés. Cette dimension est essentielle, car l'Âge d'or est bien moins captivant lorsqu'on le résume à travers les prédictions. Ses grandes demeures étaient de véritables systèmes sociaux miniatures, séparant propriétaires, invités et employés, tout en étant intimement liés entre eux. La visite guidée « La vie des domestiques » se poursuit jusqu'au 31 août, même si le manoir principal est temporairement fermé.


L'histoire familiale laissa finalement place à la fragilité habituelle des grandes propriétés américaines. Herminie Berwind décéda en 1922. Edward demanda alors à sa sœur Julia Berwind de tenir l'intendance dans ses résidences de Newport et de New York. Après la mort d'Edward en 1936, Julia continua de passer ses étés à The Elms jusqu'à son propre décès en 1961. La maison et une grande partie de son mobilier furent ensuite vendus aux enchères publiques ; un moment où ce témoin exceptionnel de l'âge d'or aurait facilement pu disparaître. La Preservation Society of Newport County acquit The Elms en 1962 et l'ouvrit au public. En 1996, elle fut classée monument historique national.


Le manoir The Elms fait actuellement l'objet d'une nouvelle transformation. À compter du 10 août 2026, il sera fermé au public pendant plusieurs semaines, le temps que la Preservation Society prépare « The Elms Experience », dont l'ouverture est prévue pour l'automne 2026. L'association précise que cette nouvelle expérience intégrera des récits captivants, des éléments immersifs et d'autres améliorations, offrant ainsi aux visiteurs une nouvelle façon d'appréhender le manoir. La visite « Servant Life Tour » reste accessible jusqu'au 31 août, et le café de la remise à voitures demeure ouvert sous certaines conditions d'accès pendant la fermeture. La date précise de réouverture du manoir n'étant pas encore annoncée, il est conseillé aux voyageurs de consulter le calendrier officiel avant d'organiser leur visite.


Ce changement intervient à un moment charnière pour les musées de maisons historiques. La beauté seule ne suffit plus. Les lustres, les jardins et les intérieurs à la française attirent certes les visiteurs, mais le véritable enjeu est d'expliquer ce que ces lieux révèlent des sociétés qui les ont créés. Qui a bâti ces fortunes ? Qui a conçu les pièces ? Qui les a entretenues ? Pourquoi les Américains fortunés se sont-ils si souvent tournés vers la France pour définir ce que devait être le raffinement ? Et que signifiait, pour une génération dont la richesse provenait d'une démocratie en pleine industrialisation, s'entourer du langage architectural de l'aristocratie européenne ?


Pour FQM, cette dernière question rend The Elms particulièrement fascinant. L'influence française sur Newport ne se limitait pas à une simple décoration. La Preservation Society a elle-même étudié comment l'architecture, l'art, la décoration intérieure et même la cuisine françaises ont imprégné la société de l'Âge d'or. L'élite américaine de Newport s'inspirait de la France car celle-ci incarnait ce qu'elle désirait : l'histoire, le raffinement, le savoir-faire artisanal et l'impression que l'élégance pouvait traverser les âges.


Image générée par IA qui ne représente pas l'intégralité du lieu réel.
Image générée par IA qui ne représente pas l'intégralité du lieu réel.

Pourtant, l'Amérique a transformé ce qu'elle a emprunté. Si le château des Elms s'inspirait d'un château du XVIIIe siècle près de Paris, son univers était celui de l'Amérique du début du XXe siècle : celui des prospérités industrielles, de la confiance technologique, des systèmes élaborés de travail domestique et d'une nouvelle classe expérimentant comment la richesse pouvait se traduire en autorité culturelle.


C’est pourquoi The Elms mérite d’être perçu comme bien plus qu’une simple et belle demeure de Newport. Il s’agit d’un dialogue architectural entre deux pays et deux conceptions du statut social : la France a fourni une grande partie du vocabulaire esthétique ; l’Amérique l’a réinterprété dans le langage de l’âge d’or américain.


Pour les visiteurs français, il y a un certain plaisir à découvrir à quel point l'Amérique s'est jadis imaginé la France de façon dramatique. Pour les Américains, la découverte est plus révélatrice encore : l'occasion d'observer une période où le pays, tout en acquérant une immense puissance, continuait de se tourner vers l'autre côté de l'Atlantique en quête d'une image du raffinement.


Plus d'un siècle plus tard, les fontaines sont toujours là, les jardins ont été restaurés et le château se dresse encore sur Bellevue Avenue. Mais au-delà de sa façade française, The Elms raconte une histoire profondément américaine : celle de l'ambition, du renouveau et de la tentation tenace de bâtir un patrimoine durable grâce à l'argent.


Sources :

  • Société de préservation du comté de Newport / Demeures de Newport — Les Ormes : Histoire 

  • Société de préservation du comté de Newport / Demeures de Newport — Informations aux visiteurs de The Elms

  • Société de préservation du comté de Newport — L'influence française à Newport 

  • Demeures de Newport — Informations pratiques et d'exploitation pour 2026

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