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La France, l’Amérique et la Révolution oubliée par l’Histoire

L’Histoire s’efface rarement dans le fracas. Le plus souvent, elle disparaît silencieusement, ensevelie sous les récits patriotiques, la mémoire sélective et les nécessités nationales. La Révolution américaine, plus que tout autre mythe fondateur du monde occidental moderne, occupe depuis longtemps cet espace fragile entre réalité historique et légende soigneusement façonnée.


Pendant des générations, les Américains ont entretenu l’image de patriotes coloniaux déterminés triomphant du plus grand empire du monde par le seul courage, le sacrifice et la force de volonté. En France, à l’inverse, le rôle pourtant considérable joué par le royaume de Louis XVI dans la naissance des États-Unis est souvent demeuré étonnamment discret, éclipsé par la violence et la portée symbolique de la Révolution française qui suivit quelques années plus tard.



Épisode 1 de la série en 13 parties retraçant la route révolutionnaire Washington–Rochambeau, de Newport (Rhode Island) à Yorktown (Virginie).


Pour Robert Sherretta, ce silence n’est pas une simple omission académique. Il constitue le cœur même de son travail. « Nous insistons sur le mot "Real" (réel) », explique-t-il à propos de son initiative à but non lucratif The Real American Revolution. « Parce que nous pensons qu’il existe certaines idées reçues et certains mythes autour de la Révolution américaine. »


Ancien cadre du secteur bancaire devenu chercheur en histoire et producteur de documentaires, Sherretta a passé des années plongé dans les archives, les correspondances militaires, les registres financiers et les lettres personnelles de l’époque révolutionnaire. De ses recherches émerge non seulement une réévaluation des faits historiques, mais aussi une réflexion plus profonde sur la manière dont les nations construisent leur identité à travers la mémoire.


Selon lui, la France comme les États-Unis ont progressivement façonné des versions incomplètes d’un même récit. Aux États-Unis, la fierté patriotique a nourri le mythe de l’autosuffisance, minimisant l’aide étrangère. En France, la monarchie qui rendit matériellement possible l’indépendance américaine fut elle-même effacée du récit national après 1789. « La famille royale même qui a rendu possible l’existence des États-Unis en tant que nation », observe-t-il, « a été complètement écartée de l’Histoire, balayée par votre propre révolution. » Pour Sherretta, l’ampleur de l’engagement français ne peut pourtant être surestimée. « La contribution de la France fut immense », affirme-t-il. « Elle ne peut être minimisée en aucun cas. »


Ce qui le fascine le plus n’est pas seulement la diplomatie, mais la réalité brutale de la guerre elle-même. L’image romantique d’armées coloniales marchant avec assurance vers la liberté correspond peu, selon lui, à la réalité historique. À travers les lettres de George Washington et les témoignages de l’époque, il découvre une armée rongée par la faim, les désertions, le manque d’armes et le désespoir. « Nous avons appris une version caricaturale de l’Histoire », dit-il avec franchise.


À plusieurs reprises, Washington adresse au Congrès des appels désespérés, avertissant que sans aide extérieure conséquente, la cause révolutionnaire s’effondrerait. Bien avant que Benjamin Franklin ne devienne la grande figure diplomatique célébrée à Paris, le soutien clandestin français modifiait déjà discrètement le cours de la guerre.


Sherretta rappelle notamment le rôle largement oublié de Silas Deane et de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, qui organisèrent secrètement l’envoi de mousquets, canons, munitions et poudre à canon vers les colonies américaines. « Les Américains ne savaient même pas produire de poudre à canon en quantité suffisante », souligne-t-il. « C’était l’une de leurs plus grandes faiblesses face aux Britanniques. »


Dans son interprétation, même des événements décisifs comme la bataille de Saratoga ne peuvent être compris uniquement comme des victoires américaines. Les armes et fournitures françaises permirent aux troupes coloniales d’affronter les forces britanniques dans des conditions jusque-là impossibles. Mais le contraste le plus saisissant apparaît avec l’arrivée de Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau, et du corps expéditionnaire français.



Les généraux (Washington et Rochambeau) se rencontrant à cheval. Photo : Maryland Veterans Museum.
Les généraux (Washington et Rochambeau) se rencontrant à cheval. Photo : Maryland Veterans Museum.

Sherretta décrit presque cinématographiquement la scène. Lorsque les hommes épuisés de Washington traversent Philadelphie, les habitants découvrent « un groupe disparate de jeunes soldats affamés, beaucoup sans chaussures ni chaussettes ». Puis arrivent les Français. « Des uniformes blancs impeccables », raconte-t-il. « Des mousquets solides, des convois parfaitement approvisionnés… le contraste était saisissant. »


Cette image révèle bien davantage qu’une différence militaire. Elle expose deux capacités de guerre radicalement différentes. Rochambeau n’apporte pas seulement des soldats : il apporte l’artillerie, les ingénieurs, la logistique navale, les tentes, les couvertures, les chaînes d’approvisionnement, la discipline et surtout, la crédibilité.



Soldats français. Photo : le Smithsonian Museum et le Philadelphia Revolutionary War Museum.
Soldats français. Photo : le Smithsonian Museum et le Philadelphia Revolutionary War Museum.

Soldats français. Photo : le Smithsonian Museum et le Philadelphia Revolutionary War Museum.
Soldats français. Photo : le Smithsonian Museum et le Philadelphia Revolutionary War Museum.

L’une des anecdotes favorites de Sherretta concerne des chariots remplis d’argent français si lourds que l’un d’eux aurait traversé le plancher d’une grange où il était entreposé. Contrairement à l’armée continentale ruinée, les Français pouvaient payer les fermiers américains pour leurs récoltes et leur bétail.

« Quand l’armée française traversait les campagnes », explique-t-il, « les fermiers apportaient leur bétail et leurs récoltes… parce que les Français avaient de l’argent réel et de l’argent métal. »


À l’inverse, les soldats américains survivaient souvent grâce aux réquisitions et à des recherches désespérées de nourriture. Mais les recherches de Sherretta dépassent finalement les seules questions militaires ou financières. Au cœur de son travail se trouve la relation profondément humaine née entre soldats français et américains pendant la guerre.


Les lettres de Washington à Rochambeau révèlent non seulement de la gratitude diplomatique, mais une véritable admiration. « Washington écrivait à Rochambeau des lettres extraordinairement chaleureuses et affectueuses », raconte Sherretta, « le remerciant pour ce qui représentait, à ses yeux, le salut même de notre pays. »



Rochambeau et Robert Sherretta
Rochambeau et Robert Sherretta

Le soir, les armées partageaient les camps, les repas, les récits et des gestes improvisés malgré les barrières de la langue. Les soldats français, souvent eux-mêmes issus de milieux modestes dans la France d’Ancien Régime, étaient frappés par l’abondance relative des fermes américaines.


Les Américains, eux, peinaient à comprendre pourquoi des milliers de Français avaient traversé l’océan pour défendre une cause étrangère. « Je pense que les Américains ont été profondément touchés de voir ces Français embarquer sur des navires, traverser les mers et faire un si long voyage pour venir les aider », confie-t-il.


Et pourtant, malgré cette proximité forgée dans le sacrifice, la mémoire s’est rapidement estompée.


Selon Sherretta, le calendrier historique fut catastrophique pour la reconnaissance française. Le poids financier immense du soutien à la Révolution américaine affaiblit considérablement le Trésor français au moment même où la monarchie approchait de la crise. « Les sommes d’argent nécessaires pour financer tout cela étaient énormes », explique-t-il. « Cela a contribué à ruiner le Trésor français et à conduire à votre propre révolution. »


Plus étonnant encore, nombre des dettes contractées par les États-Unis envers la France auraient disparu dans les bouleversements révolutionnaires. « Beaucoup de ces reconnaissances de dette ont été perdues dans les incendies de la Révolution française », affirme-t-il.



La bataille décisive des Caps, au cours de laquelle la flotte française repoussa la flotte britannique, empêchant celle-ci de venir secourir l’armée de Cornwallis à Yorktown.
La bataille décisive des Caps, au cours de laquelle la flotte française repoussa la flotte britannique, empêchant celle-ci de venir secourir l’armée de Cornwallis à Yorktown.

Cette histoire mêlant gratitude, amnésie historique et dette morale inachevée donne toute sa profondeur philosophique au travail de Sherretta. Pour lui, la Révolution ne raconte pas seulement l’indépendance. Elle parle d’alliance, d’humilité et du danger de croire qu’une nation peut survivre seule. « Seuls les imbéciles pensent qu’une nation peut agir seule sans l’aide des autres », dit-il avec fermeté.


Sans la France, l’Espagne ne serait probablement jamais entrée dans le conflit. Sans la France et l’Espagne, les colonies n’auraient pu vaincre la Grande-Bretagne. Sans alliés, les États-Unis eux-mêmes n’auraient peut-être jamais existé. « Nous ne serions pas là sans l’aide de nos amis étrangers », rappelle Sherretta. « Et pour cette seule raison, nous devrions toujours faire preuve d’humilité et de gratitude. » Alors que les États-Unis approchent de leur 250e anniversaire, il estime que cette leçon n’a jamais été aussi actuelle.


Sa réflexion dépasse largement le XVIIIe siècle pour rejoindre les fractures et les inquiétudes du monde contemporain. « Si nous oublions notre capacité à coopérer et à nous entraider », avertit-il, « alors nous sommes condamnés en tant que nation. »


C’est peut-être là, finalement, le véritable sens de ses années de recherche.


Non pas simplement corriger des erreurs historiques. Non pas seulement redonner vie à des noms oubliés.


Mais rappeler aux démocraties modernes qu’aucune république ne naît entièrement seule et qu’aucune ne survit longtemps sans mémoire, sans humilité, sans coopération, ni sans le courage de reconnaître les dettes qui ont contribué à la façonner.

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